Lever 5h45, mais ciel couvert. Beaucoup moins ‘chromo’ qu’hier, mais tout aussi impressionnant : depuis minuit nous sommes en pleine Amazone.

 

7h : Gurupa, 2ème arrêt. Petit village, mais avec un vrai quai. Du coup, pas de nouveaux chargements mais une passerelle, à niveau, pour passagers : -2, +2. Les trois prochains arrêts (Almeirim, Prainha, Monte-Alegre) sont espacés d’environ 9h, et, s’il n’y a pas de nouveau retard, nous devrions arriver à Santarem demain vers 16 h…

 

Nouveau petit dej, identique. Nouvelle matinée passée à lire : Sapiens pour moi, que je relis mais que j’aimerais poster à Robin depuis Manaus ; Rouge Brésil pour Sue, qui me le passera quand elle l’aura fini et qu’elle se sera plongée dans le Routard de Colombia que nous espérons bien pouvoir trouver, d’une façon ou d’une autre, à Manaus... Tiens, à nouveau la musique reggae, certainement le choix de l’artisan brésilien-rasta, mais toujours au même volume démentiel, lequel oblige tout le monde à s'égosiller pour se faire comprendre, avec au résultat une cacophonie un peu pénible parfois… Pourtant, elle ne nous a pas empêchés de faire une petite sieste postprandiale (même menu à tous les repas, bon mais identique, ce qui se comprend facilement), tous les deux, bien au creux de notre hamac mais à tour de rôle comme le prescrit l’écriteau : « Prohibido casal dormir na mesma rede » !

 

Réveillé par la pluie – averse équatoriale typique, forte, chaude, courte – je me trouve nez-à-nez avec Carole Bouquet, enfin pas elle, mais son sosie, élément féminin d’un jeune couple (35-40) de Français de Guyane voyageant avec nous, pour le plaisir jusqu'à Manaus. Elle est prof d’anglais dans un collège technique, lui (Michel Blanc) n’a répondu qu'un : « Bof, pas grand-chose… » quand nous l’avons interrogé sur ce qu’il faisait. A part eux, et l’artisan rasta, qui de notable à bord ? Paula, la jeune Argentine, qui fait un peu le même voyage que nous en moins complet mais en plus long. La maman indienne avec ses deux petites filles bien gentilles et ses 17 gros sacs/cabas/paquets à même le sol. Les deux ou trois étudiants brésiliens, en vacances. Le vieux monsieur digne à petite moustache grise qui tape – et ce n’est pas une image – la partie de dominos avec énergie et détermination. L'étudiante en lettres brésilienne qui arrive au bout de Pride and Prejudice.

 

L’Amazone est indiscutablement très large, très très large même. Incroyablement large. Et pourtant, en fin de saison sèche, elle est au plus bas !  Notre ‘commandante’ évite soigneusement les basses eaux et bancs de sable immergés du milieu du lit en longeant le plus souvent les rives. Ce qui d’une part tend à confirmer la théorie de Binka (contre la rationalité de Robin) et d’autre part nous permet de scruter la forêt incroyablement dense et touffue qui défile devant nos yeux.

 

Mais justement, quelque temps avant notre 3ème arrêt, le spectacle change un peu sur la rive gauche : quelques zones défrichées et cultivées (riz ?), quelques légères élévations en long, un papillon tout jaune. Et voici Almeirim, moins impressionnant que Gurupa, zéro trafic, et nous repartons rapidement. Nouvelle averse, et au loin le ciel se charge de gros nuages sombres. Le moment d'évoquer la « rivière invisible ».

 

Selon Robin et Binka, l’énorme évaporation de l’Amazone crée une autre rivière, aérienne, au dessus du grand fleuve mais allant en sens inverse car poussée par les alizées de l'Atlantique ; arrivée au contact avec la Cordillère des Andes, elle incurve sa progression vers le sud, puis le sud-est, et finit par arroser le sud du Brésil, un peu comme une mousson sud-américaine, ce qui explique aussi la sécheresse de l'intérieur du Nordeste.

 

Je suis autorisé à entrer dans le poste de pilotage. Le Second est à la barre, avec, à gauche le GPS et un trajet qu’il suit aveuglément, et à droite un sonar (qui indique 11m) et un radar (pour la navigation nocturne et par temps de brume). Le trajet GPS est sans doute mis à jour par examen satellitaire des mouvements de bancs de sable (?). Mais les cabanes de bois qui jalonnent maintenant les rives n’ont même pas l'électricité…