Nous sommes vraiment entrés dans un autre monde. Un troisième, en fait, après le monde du Brésil et celui des Pays Andins (Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie). Trois éléments font naitre cette sensation :

  • le premier, incontestable, est la différence de gestion du temps : passer de la journée ‘presque continue’ à un horaire type ramadan, en fait ibérique (tout s'arrête entre 13h et… 17h30 !), totalement injustifié par la température printanière et que nous trouvons particulièrement clémente et agréable (20 degrés dans la journée) ;
  • le second est l'écart des niveaux de vie, entre le niveau ‘nord-africain’ des Pays Andins et celui, quasi européen de l’Argentine et, sans doute, du Chili, et auquel il va bien falloir nous habituer…
  • le troisième, beaucoup plus terre-à-terre mais ô combien important, est la fin des... œufs au petit dej : systématiques dans les deux premiers ‘mondes’ (revueltos, fritos, a la coque,…), ils ont complétement disparu au sud de l’altiplano, laissant la place au terne et morose petit dej ‘continental’…

 

De ce fait, nous voilà donc presque sur la route du retour…

 

Nous avons pris ce matin nos billets de bus pour Jujuy demain (80km, 1h), et surtout pour Jujuy – San Pedro de Atacama (Chili) samedi 2 décembre (400 km et un col à 4400m, 8h). Pourquoi ce détour par Jujuy ?

 

Parenthèse sur ma ‘fixation’ Jujuy. Quand j’avais 17-18 ans à Paris, je me suis ‘amouraché’ de la musique andine : il y avait près de l’Odéon un cabaret spécialisé, La Escala, où m’avait amené un ami chef scout et où passaient presque tous les soirs des groupes andins, Los Incas, Los Guaranis, Los Indios,… tous groupes de 4 à 6 musiciens en poncho et gorro ou ‘panama’ : la guitare, le quatro (petite guitare à 4 cordes), le charango (6 cordes aigrelettes sur une carapace de tatou !), la quena (flûte droite à bec, genre pipeau, normalement taillée dans un…fémur, mais le plus souvent en bois ou roseau), la fabuleuse zampona (flûte de pan en roseaux, à 2 voire 3 rangées superposées), et le bombo, sorte de grosse caisse. Cette musique, surtout la plainte profonde et sourde de la zampona ou celle plus aigue de la kena, sans parler du rythme de la guitare que j’avais réussi à apprendre à force d’observation (mdpmd ou main-doigts-pouce-main-doigts…), m’avait transporté, et, 55 ans plus tard me transporte encore… Or il se trouve que, bien que cette musique soit jouée sur tout le territoire de l’empire Inca, de Colombie jusqu'au nord de l’Argentine, Jujuy, et la Quebrada de Humahuaca, en sont une sorte de capitale. J'étais donc poussé par une force comparable à celle de la célèbre madeleine quand j’ai proposé à Sue de faire ce détour par le nord de l’Argentine alors que nous pouvions très bien passer directement de Bolivie au Chili. Et nous y voilà presque…Peut-être ce soir ici ou demain à Jujuy pourrai-je ré-entendre une de ces jolies et obsédantes complaintes que je connais encore par cœur : De Tolima soy, paloma, A las orillas del Titicaca, Fiesta de la Quebrada, et bien sur le formidable Viva Jujuy…Et je ne parle pas de El Condor pasa, trop connu, trop joué, trop repris, trop copié, qui évoque pourtant si magnifiquement les hautes cimes de la Cordillère péruvienne... Mais, même si je ne les entends pas, elles chantent encore dans ma tête, et tellement plus fort depuis que je parcours leur territoire ! Fin de la parenthèse.

 

Nous faisons donc une petite incursion en Argentine nord-ouest avant de traverser la Cordillère samedi en direction du Chili où nous allons passer une quinzaine de jours ; ensuite ce sera le retour en Argentine également pour une petite quinzaine, retour plus ou moins loin au sud du continent en fonction de certains arbitrages (Ile de Pâques ? Bateau de Puerto Montt à Puerto Natales ? Ushuaia ?).

 

Nous passons donc notre deuxième journée à Tilcara, au Centro Argentino Para la Educacion y La Cultura (CAPEC), qui nous loge (pour 33€/nuit), et qui nous semble un peu typique de l'ambiance générale du pays (après 48h de présence !) : une forte conscience politique, à en juger par les nombreux manifestes sur les murs de Tilcara, doublée d’un certain degré de citoyenneté, à en juger par les activités proposées par le CAPEC : musique (traditionnelle et classique), danse, cinéma d’art et d’essai, et petite boulangerie/café (où nous prenons notre petit déjeuner).